D&D n°789 – Par monts et par vaux

« Futurs insolites – Laboratoire d’anticipation helvétique », anthologie dirigée par Elena Avdija et Jean-François Thomas

Comme attendu, on n’échappe pas aux clichés associés à la suissitude : élevage bovin, chocolat, secret bancaire, tranquillité, neutralité, ordre et propreté. On y ajoute un nouveau : le pays du suicide assisté. Deux nouvelles, plutôt insipides, s’en inspirent.

Sur quatorze nouvelles, je n’en ai pas fini que deux (ennui et style impossible) et j’en ai apprécié quelques unes : celle de Jean-Marc Ligny, une sorte de spin-off à son remarquable Exodes, celle de François Rouiller, un texte étonnant (de la part d’un pharmacien) sur la mémoire de l’eau, politique, poétique et romantique, celle de Bruno Pochesci, où un train noir emmène vers l’enfer ses passagers et celle de Gulzar Joby, une histoire de géants.

La postface du directeur de La Maison d’Ailleurs est complètement absconse, exemple : « l’articulation syntagmatique des signes textuels génèrent plusieurs virtualités paradigmatiques ».

Sinon, pour un lecteur qui ne goûte guère les anthologies, j’ai été plutôt satisfait du voyage.

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D&D n°788 – Interpellé

« La glace et le sel » de José Luis Zàrate

Je vais être honnête, comme d’hab’. J’ai laissé tomber deux fois ce bouquin pourtant très court. Pour des raisons que je vais tenter d’expliquer. C’est Sandrine, une collègue du temps jadis, qui vient d’en causer par là, qui m’a convaincu de le finir.

C’est le capitaine du « Demeter » qui raconte le transport de Dracula et de sa terre maudite de là-bas jusqu’en Angleterre. Une sorte de spin off littéraire vraiment spécial, d’un auteur mexicain !

L’écriture est d’une incroyable puissance lyrique et poétique, tout à fait formidable. Mais plus de la moitié du livre, là où j’ai abandonné deux fois, est d’un érotisme homosexuel torride. Alors oui, on est tous un peu les deux, homo et hétéro, tout ça etc., question de position du curseur, nia nia nia. Mais là, bon, je dois être trop hétéro pour suivre et adhérer au délire du capitaine qui ne fait que ça, rêver de baiser ses hommes d’équipage (il ne peut pas) ou carrément son bateau ! Parce qu’il a trop aimé un autre qui en est mort. Rêves érotiques appuyés et réalité se mélangent pendant toute la longue première partie.

J’ai donc écouté Sandrine et été au bout. Les deuxième et troisième parties sont complètement différentes, le lyrisme fait place à un journal des faits (disparition progressive des membres de l’équipage) puis à une analyse sensible d’une fin annoncée.

Alors à vous de voir, l’écriture est splendide et addictive, l’histoire est un bout méconnu du mythe fondateur de la bitlit eudmerde, le traitement est très original mais parfois difficile à adopter pour un vieux straight.

D&D n°787 – Voilà du nouveau

« Greenland » de Heinrich Steinfest

Du nouveau pour Henri, bien sûr, qui a acheté ce bouquin sur les conseils d’un libraire éclairé (il lui en a acheté d’autres mais qu’il n’a pas pu finir, comme biftonné précédemment). Précisons que, outre mon mauvais goût proverbial, je suis totalement inculte en littérature teutonne.

Ce livre est aux frontières des genres mais ressort plutôt du fantastique, qui se passerait dans un futur proche, c’est donc aussi de la SF. Un gamin de 10 ans voit soudain un store vert qui pend à sa fenêtre et qui est une porte vers un autre monde. Un monde hostile mais il a le courage de s’y rendre pour y sauver une petite fille.
Quarante ans après il est cosmonaute en route pour Mars et il retrouve le store vert dans son vaisseau spatial.

Je n’en dirai pas plus. Le texte change de couleur quand on change de monde (noir ici et vert là-bas) C’est plein de surprises et surtout c’est à la fois noir et léger, dramatique et humoristique. Je n’avais jamais rien lu de pareil et ne peux que vous le recommander chaudement.

La littérature avec de la légèreté dedans, c’est toujours mieux que sans, m’est avis.

D&D n°787 – Un écrivain, un vrai

 

« Une ambition dans le désert » de Albert Cossery

Je réalise que, depuis plus de onze ans que je ponds ces biftons d’humeur souvent maussade, je ne vous ai jamais parlé d’un de mes auteurs préférés, cet Égyptien qui écrit un formidable français.

D’habitude il nous emmène au Caire, celui des années 40  quand il y résidait avant de s’établir à Saint-Germain-des-Prés, où il nous raconte des histoires réalistes et tendres sur les petites gens, misérables en argent mais riches en humanité.

Dans ce roman de 1984, l’histoire ne se déroule pas en Égypte mais dans un émirat fictif du Golfe, Dofa. Nous suivons Samankar, un libertaire qui aime sa vie paisible faite d’amour, de fête, de haschich, de musique et de philosophie et rigolade avec ses amis, quand des bombes artisanales se mettent à exploser et à perturber la vie simple de ce pays épargné par l’horreur du monde occidental (il n’y a pas de pétrole).Ce n’est pas tant l’enquête menée par Samankar que les conversations et descriptions de sa vie et de celles de ses amis et connaissances qui font le sel de ce roman court mais très agréable dans son écriture, sa verve, ses idées, sa vie.

La vraie littérature, ça vous change de tous ces faiseurs qui pondent toujours les mêmes conneries avec des chevaliers, des dragons et de la vapeur et qui pensent faire œuvre d’écrivains en utilisant des mots rares ou en tordant la langue en tournures alambiquées.

 

Une fois n’est pas coutume, un reportage sur ce type formidable :

http://www.grec-info.com/fiche_film_visionneuse.php?id_film=176

D&D n°786 – Même pas drôle

 

« Fan Man » de William Kotzwinkel

Je ne sais pas s’il existe un mot pour la nostalgie des choses que l’on n’a pas vécues, mais j’ai souvent cette impression quand je rencontre des gens qui parlent des années 60-70 alors qu’ils n’étaient pas nés ou à peine. Ce doit être la motivation de l’éditeur qui a fait traduire en 2008 ce bouquin de 1974.

Alors c’est peut-être rigolo en amerloque, peut-être. C’est l’histoire d’un hippie crasseux défoncé en permanence qui vend des ventilateurs (d’où le titre) et tente de monter une chorale avec des filles de moins de quinze ans qu’il essaye de sauter. Cela avait sans doute des échos avec une actualité new-yorkaise à la fin des 60’. Mais cela ne correspond à rien aujourd’hui.

Désolé mais je n’ai pas ri une fois, même pas souri, alors que ce bouquin est vendu comme chef d’œuvre comique. C’est court, pourtant, mais je n’ai pas pu finir les 194 pages, mec. Comme chacun sait : l’humour est chose du monde bien mal partagée.

D&D n°785 – Grignotage sans ennui

 

« Dimension Arnauld Pontier » de Arnauld Pontier

J’avais apprécié son roman chez Rivière Blanche, alors j’essaye son recueil de nouvelles au titre bizarre mais c’est la collection qui veut ça. Parce qu’il n’y a pas qu’une dimension, ni au monde, ni à l’auteur.

On ne s’ennuie pas pour plusieurs bonnes raisons. D’abord les nouvelles sont courtes (en briton ou amerloque des shorts, pas de novelettes ni de novelas). Donc, si vous vous faites suer, vous passez à la suivante (y en a plein : vingt-sept). Cela m’est arrivé sur un truc tellement hard science que je n’ai pas tenu. Ensuite ce sont de vraies histoires avec une fin, une chute on dit. Et j’ai lu des paquets de textes où seule l’ambiance importait, avec une fin ouverte ou pas de fin du tout. Et enfin c’est un joyeux mélange de SF et de fantastique, ce qui fait que l’on est chaque fois surpris.

J’ai apprécié l’esprit, avec un humour  discret et une légèreté générale. Par contre j’ai tiqué sur les introductions précédant chaque texte. Cet exercice difficile a une fâcheuse tendance à être prétentieux (la palme revenant à ce vieil Isaac) et ne sert pas à grand-chose. Chacun(e) peut voir ou comprendre ce qu’il veut dans un texte, pourquoi l’auteur l’a écrit n’a pas, pour moi, d’intérêt.

Dommage que le recueil s’achève sur un texte hommage à velléité humoristique qui ne m’a pas fait rire.

Sinon, le temps passé à la lecture de ce bouquin était agréable et ce n’est pas à chaque fois, comme vous le savez…

D&D n°784 – Un Breton entrepreneur

 

« Un air de liberté » de Colette Vlérick

Non ? Si ! Tout arrive même l’impossible : votre vieil Henri lit de la littérature « terroir » ou régionale. Eh ben ça le change de la littérature d’imaginaire ennuyeuse mais qu’il faut lire. Les deux-cent- cinquante pages s’avalent comme du petit lait.

Et on change aussi de monde et de société. Les Bretons à la fin du XIXe siècle ce sont des sortes d’extraterrestres, avec leur coutumes et traditions rigides, leurs fringues impossibles, la différence de classes entre ouvriers miséreux, paysans avec ou sans bien, petits commerçants et gros industriels hyper riches et puissants. Jean-Marie Le Guen – plus breton tu meurs – , parti de tout en bas, va gravir les échelons de cette société en essayant de faire le bien.

Bien qu’hyper documenté et donc, parfois, un peu abscons (sur le fonctionnement d’une filature ou le détail des armoires et des vêtements), c’est un roman vivant et prenant. On ne peut qu’admirer le talent de conteuse de Colette dont j’avais déjà bavassé.