D&D n°795 -On the road

« Gringoland » de Julien Blanc-Gras

Il m’arrive, comme à vous, de lire des ressentis de lecture, des chroniques, des critiques ou autres recensions sur des bouquins. Il y a un dingue, Hugues de la librairie Charybde, qui lit et publie comme une mitraillette, qui aime plein de trucs différents, dont ce titre qui m’a interpellé. Bonne pioche.

Je ne savais pas – mais que sais-je ? – qu’il y avait encore des routards au XXIe siècle. Non seulement j’ignorais tout de ces « néo hippies » mais je n’imaginais pas à quel point ce qu’ils vivaient était semblable à ce que j’ai connu entre 1966 et 1971. Il y a une différence pourtant énorme, plus personne ne croit qu’un monde meilleur soit possible. Mais on peut y rechercher une solution individuelle, ce que choisit le narrateur (au prénom si zarbi qu’on ne le connaît qu’à vingt pages de la fin).

J’ai sauté avec enthousiasme dans ce roman-récit. Léger, drôle, percutant, iconoclaste. Le début vous accroche et vous ne décrochez plus. Je ne connais rien du Mexique, ni d’hier ni d’aujourd’hui, mais j’ai cru à tout ce qu’il me racontait, ses aventures, joies et aléas de routard, ses rencontres formidables ou décevantes, ses lubies, folies, retours de bâtons ou de bad trips. On s’y croit vraiment, ça sent le vécu.

Puis, vers le dernier quart du livre, il quitte le Mexique pour la Californie. L’ambiance change complètement. Il vit avec une féministe qui n’a pas froid au zizi ni ne s’encombre de morale ou d’éthique pour réussir dans la mode. Ils se retrouvent à quatre dans la limo de Sharon Stone et son mec. Là j’ai repris mon incrédulité et regretté cette fin tout en amertume et mélancolie.

Je ne dirai pas dommage parce que Valentin devait bien, un jour ou l’autre, réintégrer son monde de blanc occidental. Au contraire, je vous en recommande la lecture, ex-routard(e) ou pas.

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D&D n°787 – Un écrivain, un vrai

 

« Une ambition dans le désert » de Albert Cossery

Je réalise que, depuis plus de onze ans que je ponds ces biftons d’humeur souvent maussade, je ne vous ai jamais parlé d’un de mes auteurs préférés, cet Égyptien qui écrit un formidable français.

D’habitude il nous emmène au Caire, celui des années 40  quand il y résidait avant de s’établir à Saint-Germain-des-Prés, où il nous raconte des histoires réalistes et tendres sur les petites gens, misérables en argent mais riches en humanité.

Dans ce roman de 1984, l’histoire ne se déroule pas en Égypte mais dans un émirat fictif du Golfe, Dofa. Nous suivons Samankar, un libertaire qui aime sa vie paisible faite d’amour, de fête, de haschich, de musique et de philosophie et rigolade avec ses amis, quand des bombes artisanales se mettent à exploser et à perturber la vie simple de ce pays épargné par l’horreur du monde occidental (il n’y a pas de pétrole).Ce n’est pas tant l’enquête menée par Samankar que les conversations et descriptions de sa vie et de celles de ses amis et connaissances qui font le sel de ce roman court mais très agréable dans son écriture, sa verve, ses idées, sa vie.

La vraie littérature, ça vous change de tous ces faiseurs qui pondent toujours les mêmes conneries avec des chevaliers, des dragons et de la vapeur et qui pensent faire œuvre d’écrivains en utilisant des mots rares ou en tordant la langue en tournures alambiquées.

 

Une fois n’est pas coutume, un reportage sur ce type formidable :

http://www.grec-info.com/fiche_film_visionneuse.php?id_film=176

D&D n°786 – Même pas drôle

 

« Fan Man » de William Kotzwinkel

Je ne sais pas s’il existe un mot pour la nostalgie des choses que l’on n’a pas vécues, mais j’ai souvent cette impression quand je rencontre des gens qui parlent des années 60-70 alors qu’ils n’étaient pas nés ou à peine. Ce doit être la motivation de l’éditeur qui a fait traduire en 2008 ce bouquin de 1974.

Alors c’est peut-être rigolo en amerloque, peut-être. C’est l’histoire d’un hippie crasseux défoncé en permanence qui vend des ventilateurs (d’où le titre) et tente de monter une chorale avec des filles de moins de quinze ans qu’il essaye de sauter. Cela avait sans doute des échos avec une actualité new-yorkaise à la fin des 60’. Mais cela ne correspond à rien aujourd’hui.

Désolé mais je n’ai pas ri une fois, même pas souri, alors que ce bouquin est vendu comme chef d’œuvre comique. C’est court, pourtant, mais je n’ai pas pu finir les 194 pages, mec. Comme chacun sait : l’humour est chose du monde bien mal partagée.

D&D n°784 – Un Breton entrepreneur

 

« Un air de liberté » de Colette Vlérick

Non ? Si ! Tout arrive même l’impossible : votre vieil Henri lit de la littérature « terroir » ou régionale. Eh ben ça le change de la littérature d’imaginaire ennuyeuse mais qu’il faut lire. Les deux-cent- cinquante pages s’avalent comme du petit lait.

Et on change aussi de monde et de société. Les Bretons à la fin du XIXe siècle ce sont des sortes d’extraterrestres, avec leur coutumes et traditions rigides, leurs fringues impossibles, la différence de classes entre ouvriers miséreux, paysans avec ou sans bien, petits commerçants et gros industriels hyper riches et puissants. Jean-Marie Le Guen – plus breton tu meurs – , parti de tout en bas, va gravir les échelons de cette société en essayant de faire le bien.

Bien qu’hyper documenté et donc, parfois, un peu abscons (sur le fonctionnement d’une filature ou le détail des armoires et des vêtements), c’est un roman vivant et prenant. On ne peut qu’admirer le talent de conteuse de Colette dont j’avais déjà bavassé.

D&D n°771 – Une dérive en Chine

 

« Le vol du pigeon voyageur » de Christian Garcin

Sans pouvoir me souvenir qui m’avait recommandé ce petit roman, je l’extrais de mon étagère de à lire et le termine en deux jours. Oui, c’est de la blanche, il m’arrive d’en lire aussi.

Outre que c’est fichtrement bien écrit, le narrateur a tous mes défauts (paresse, indécision, doutant de lui comme des autres) et il m’est fort agréable de partager les non-aventures en Chine de cet écrivain sans le vouloir et journaliste sans conviction. Son gros patron l’envoie en Chine rechercher sa fille. Dès l’avion, il rencontre des gens, puis d’autres et visite Pékin et Xian.

Il s’adapte à la philosophie et au comportement des Chinois, se fait fleuve plutôt qu’arbre et finira par boucler son enquête en prenant des détours plutôt que la voie directe.

Tout du long j’ai pensé à une dérive, comme disaient les situationnistes, une errance à travers les rues et les sites mais aussi les pensées et les opinions.

D&D n°765 – Long, lent et circonstanciel


« Akiloë ou le souffle de la forêt » de Philippe Curval
Par un étrange hasard, au moment où la Guyane s’embrasait et faisait sa grève générale, je commençais ce bouquin qui trainait depuis longtemps dans ma bibal de « à lire ».
Vu les circonstances, je me suis forcé à aller au bout. Parce que ce fut long. Pas difficile, le verbe est beau, fort et précis, mais ce n’est pas un thriller. On s’arrête facilement.
Le roman raconte la vie d’un Indien warana de l’Amazonie guyanaise, orphelin de père puis de mère en bas âge dans sa forêt, recueilli d’abord par une institurice et son mari gendarme du village « civilisé » voisin, puis par un physicien polonais, devenu restaurateur dans un trou non loin de Cayenne, qui adoptera cet adolescent. Quand ce père adoptif meurt à son tour, il entre à la Légion comme sportif et devient recordman du monde de saut à la perche. Il finira astronaute. Deux ou trois femmes feront son éducation sexuelle et amoureuse.
Ce n’est ni de la science-fiction ni du fantastique, c’est le parcours physique mais surtout intellectuel d’un sauvage amérindien, ses croyances, ses découvertes, ses évolutions intellectuelles, morales et émotionnelles. C’est original mais on se demande tout le temps comment l’auteur a pu se mettre à la place de son drôle de héros et nous inventer ses modes de pensée.

D&D n°761 – La réalité dépasse la fiction

 

« La vie secrète des arbres » de Peter Wohlleben

J’aurais pu cataloguer ce bouquin en fantastique mais c’eut été mensonger. Peter est un forestier teuton qui nous fait partager sa passion pour les arbres. Mais qu’est-ce qu’il nous fatigue avec de la vulgarisation scientifique, le Bademoude ? vous questionnerez-vous. Parce que ce n’est pas du tout vulgaire, déjà, et que même un biologiste de métier comme moi en ressort ébahi.

Les arbres communiquent, ça vous le saviez, mais en plus ils pratiquent l’entraide et la solidarité. Ils ont une foule de stratégies variées pour croître, se défendre des importuns (voisins ou parasites), et élever leurs enfants. Ils s’adaptent, évidemment, et contournent les obstacles. Ils possèdent également une mémoire des événements. De là à penser qu’ils ont un cerveau, il n’y a qu’un pas que Peter franchit allègrement. Il pratique l’anthropomorphisme à fond, et c’est novateur et intéressant.

Beaucoup d’auteurs de fantastique et de SF ont donné une âme ou une volonté consciente aux arbres et aux forêts. Peter leur démontre qu’ils n’avaient pas tort.